La lettre que nous adresse Michel Roquebert , « citoyen de Montségur ».

A l’occasion des Rencontres de Montségur 2018, Michel Roquebert, empêché, nous adressait ces lignes dont l’élégance et la beauté des sentiments qu’il y met ont profondément ému le public. (Applaudissements)

Chers Amis

Je crois inutile de vous dire quels sont mes regrets de ne pouvoir être à Montségur aujourd’hui. J’aurais aimé discuter avec vous du thème qui a été si judicieusement choisi pour cette rencontre, car il touche  à la fois à la finalité et aux méthodes de  la recherche historique. « Doit-on revisiter l’Histoire ? »

Brûlante question,   en un temps où l’on a tendance à tout vouloir « revisiter »,  y compris les livrets d’opéra, si bien que parfois l’on n’y comprend plus rien, comme dans cette récente « Carmen » montée à Florence, où, afin de dénoncer la violence faite aux femmes et d’éviter au public d’applaudir au meurtre de l’une d’elles,  c’est Carmen qui tue don José… .  L’Histoire « revisitée » ne manque pas d’exemples, même et surtout peut-être en ce qui concerne le catharisme, de révisions drastiques qui désorientent l’amateur d’histoire en dénaturant la matière historique elle-même. Je ne doute pas que la question sera abordée lors de vos discussions.

Mais cette journée est aussi celle du souvenir, celle de l’hommage que des hommes et des femmes jugent nécessaire de rendre, à Montségur même, aux victimes de cet acte odieux  qui fut perpétré le 16 mars 1244 au pied du pog.  Vous savez que, de ces 225 victimes, 63 seulement ont pu, à ce jour, être identifiées. Vous ne trouverez leurs noms sur aucune plaque commémorative – plus tard, un jour, peut-être…– mais je peux vous dire que ces noms n’arrêtent pas de chanter dans ma tête.  Parce que j’ai vécu ici dix ans, et qu’à la maison 120 de la Grand-Rue,– c’était alors le nom de la Rue du Village –  j’ai obstinément cherché  à arracher à l’oubli, autant que je l’ai pu, ces hommes et ces femmes, et ce qu’avait été leur existence au sommet du pog.  Vous qui avez vécu et êtes morts auprès d’Esclarmonde et de Corba de Péreille :  Pierre ARRAU, Raymonde BARBE, Etienne BOUTARRA, Pons CAPELLE, Jean COMBEL, Guillaume DELPECH,  Guillaume GARNIER, Raymond ISARN, Jean LAGARDE, Jean REY, Bertrand MARTY, Pierre DUMAS, Martin ROLAND, Pierre SIRVEN, Guillaume DEJEAN , et plusieurs dizaines d’autres, , vous ne vous doutiez  pas que huit siècles après vous, vos noms sonneraient  si familièrement à nos oreilles : ils ont l’air de sortir de l’annuaire téléphonique…

Et si dix années durant vous avez habité avec moi le 120 de la Grand-Rue,  c’est parce que vous y étiez les incontournables fantômes de mes rêveries et de mes recherches, et que depuis lors vous n’avez cessé de m’accompagner, de cette présence silencieuse et muette, et pourtant si éloquente, qui me dit toujours que vous êtes autant de symboles des atrocités auxquelles conduit la pensée lorsqu’elle est dévoyée. 

Il y a 800 ans, le  religieusement correct avait décidé  que vous étiez le Mal absolu, et qu’il fallait se débarrasser de vous par tous les moyens. Alors on vous a brûlés vifs. On vous a brûlés vifs au nom des Evangiles, alors que les Evangiles, c’étaient vous.

Et pourtant, pour vous trouver, vous retrouver, il m’a fallu « revisiter » l’Histoire…  Oui, aussi paradoxal que cela puisse paraître après ce que j’ai dit de « Carmen », je crois qu’il est nécessaire de la revisiter sans cesse. Parce que l’histoire n’est jamais écrite une fois pour toutes. Pour la simple raison que le temps historique lui-même bouge, et que la matière de l’histoire est un paysage qui change sans cesse au fur et à mesure que le grand wagon du Temps avance sur ses rails. Tout, la perspective, les couleurs, la lumière changent. Le regard sur l’histoire change, d’abord, bien sûr, parce qu’il y a les découvertes qui nécessairement le modifient. Mais pas seulement : l’historien ne peut s’abstraire de son époque. Les concepts changent, de nouveaux apparaissent, les moyens et les méthodes de la recherche évoluent. Et puis il y a aussi, malheureusement, l’air du temps, les modes, les nouvelles idées reçues : il n’est pas toujours facile d’y échapper…

Oui, j’ai « revisité » l’histoire de Montségur. Ce n’est pas le moment de vous infliger les détails de mes démarches. Sachez simplement que j’ai évité les modes, au demeurant contradictoires, qui, à mes yeux, polluaient une saine recherche : la mode qui poussait à alimenter les dérives ésotériques, à flatter le goût du mystère et  les fantasmes des chercheurs de trésor, et celle qui, inversement, si l’on peut dire, tentait de réduire l’histoire de Montségur à quelque épisode insignifiant et même à nier la réalité du bûcher.

Entre les délires de l’imagination d’une part, de l’autre le radicalisme critique qui conduit certains à écrire qu’il n’y a jamais eu de catharisme que dans l’esprit des clercs du XIIIème siècle, la voie est parfois étroite. Et parfois elle conduit à des révisions déchirantes, difficiles à assumer. J’ai vécu de très près celle qui a trait à la date de la construction du château que nous voyons toujours au sommet du pog. Un jour où il y avait une conférence sur Montségur, je ne me rappelle pas si c’était à Toulouse ou à Carcassonne, le hasard m’a fait rencontrer René Nelli. « Tu vas à la conférence ? », lui ai-je demandé. « Oh non, me dit-il avec un sourire un peu triste, je sais ce qui va s’y dire… »

Pardonnez-moi si j’évoque un peu trop mon histoire personnelle !... Mais je me sens si proche de vous que je ne peux m’empêcher de revivre en pensée les heures, les jours, les années passées ici, et de saluer les amis qui y demeurent encore, André Czesky et Fabrice Chambon, le maire Robert Finance et son épouse, et bien d’autres ; et je salue aussi, bien entendu, Patrick Ducôme,  l’organisateur de cette rencontre, et deux de mes amis et complices en histoire qui devraient être parmi vous, Annie Cazenave et Philippe Martel.  Et celui que je connais sans doute depuis le plus long temps, Olivier Cèbe. Et Marion, qui perpétue avec son mari l’œuvre quasi légendaire  de Fernand Costes,  cet hôtel Costes qui fut si souvent mon port d’attache en 1983, pendant que je restaurais ma vieille grange.

Enfin, tous ceux que je ne connais pas, à qui j’adresse le salut fraternel d’un homme fier que le maire Michel François l’ait fait, il y a quelques années, « citoyen de Montségur ».

Je demeure donc, à jamais, l’un des vôtres.

Michel ROQUEBERT le 16 mars 2018

Michel Roquebert

 

 

Quelques photos des rencontres du 17 mars 2018