montsegur histoire

Annie Cazenave

 

 

 

RENCONTRES DE MONTSEGUR

Les Cathares face à l’Histoire, des rebelles ou des résistants ?

© Annie Cazenave


Depuis le domaine paternel de Larminat l’enfant contemplait au loin la chaîne des Pyrénées dont se détachait, isolé, un piton. Adulte, Napoléon Peyrat a appris son nom : Montségur. Il l’a sauvé de l’oubli, et lui a redonné son histoire. Au bout de sept siècles, ce fut la renaissance d’une ruine, muée en symbole. Car dans l’imaginaire le passé vit, Jacqueline de Romilly* constate qu’une page de Thucydide**, pleine d’horreur et de scandale, nous touche encore…

Avec son Histoire des Albigeois Napoléon Peyrat a bousculé l’histoire officielle, occupée de la seule Croisade. Descendant de Camisards, il a assimilé à ses ancêtres les vaincus et leur longue résistance. La prise de Montségur en 1244 marque la fin de leur rébellion. Mais la seule fin de l’insoumission armée, non celle de la sédition religieuse. Peyrat, disciple de Jules Michelet, a mis plus de vingt ans à déchiffrer, en prenant parti pour les victimes, les registres où les inquisiteurs avaient consignés les interrogatoires de leurs prisonniers. A la parution du livre la mode du romantisme était passée. Si les historiens de métier ont rechigné devant sa prose enflammée, les félibres occitans du XIXéme s. ont lu Peyrat avec enthousiasme, il leur insufflait, comme Frédéric Mistral, la fierté et l’amour de leur terre.

Depuis, les auteurs de livres sur cette période se partagent en deux camps, dont le jugement peut se résumer ainsi : rebelles ou résistants ? L’historien les bannit ou les exalte. Il s’intéresse de préférence ou au politique, ou au religieux.

L es rebelles

Dans le camp de l’histoire politique, celui des tenants du récit national et de l’unité française, se range Pierre Belperron. Son travail sérieux s’appuie sur l’Histoire de Languedoc de dom Vic et dom Vaissette, mais, s’il faut dire à sa décharge qu’il avait auparavant étudié la Guerre de Sécession, il a eu l’idée discutable de se placer dans la perspective de son livre précédent pour prôner l’union du Nord et du Midi… dans un ouvrage paru en 1942. Charles Petit- Dutaillis en a fait une recension sévère. Citant l’introduction militante : «  la Croisade a été avec l’Inquisition classée dans l’arsenal antitraditionnaliste, antireligieux, antinational, où s’approvisionnait le clan qui avait pris à tâche de tuer l’âme de la France », l’historien constate : « j’ose dire….que je ne sais s’il accepterait de définir l’âme française ». L’arrière plan n’avait pas échappé au romaniste Charles Camproux à Montpellier, lequel, résistant, était resté prudent.

Les résistants : le félibrige

Les historiens jettent sur l’époque étudiée un regard forcément rétrospectif. N. Peyrat s’en targue. Car ce pasteur protestant élabore une théologie de l’histoire : les Cathares prennent place dans une théorie de contestataires qui part de Vigilance, passe par Abélard et aboutit à la Réforme, mais n’est pas achevée, elle avance vers une société qui renversera «  la théocratie » et sera démocratique et libre : ce sont « les spirales ascendantes des batailles du Paraclet », qui lui donnent foi en l’avenir : franc-maçon il magnifie Montségur comme un temple, à la fois tombeau et berceau. Après un désastre, qui le consterne, il a vu l’avènement de la République, et une génération nouvelle, celle des félibres rouges, républicains, le choisit comme aujol, aïeul : ces occitans, déférents envers Frédéric Mistral, se démarquent des provençaux rieurs, « assez de tambourins et de cigales ». Comme eux ils célèbrent la langue d’Oc, celle des troubadours, et instaurent une république des lettres, où seul compte le talent. Mais ils ont un projet politique. En 1876 Louis Xavier de Ricard, ancien communard réfugié à Montpellier, publie la revue La lauseta. Ils veulent «  la Renaissance du Midi, c'est-à-dire sa Renaissance dialectale et littéraire, autant que la Renaissance politique » Sept d’entre eux fondent « l’escolo de Mountségur », qui a son siège social chez l’un d’eux, leur éditeur Jean Gadrat, à Foix, 22, rue Labistour. Ils assurent « s’être abreuvés à la source amère et fortifiante de l’histoire si mal connue et tellement falsifiée de la terre d‘oc ». Ils se veulent les artisans d’un Midi libre, c'est-à-dire girondin, dans une France fédérée dans «  l’arc latin», qui, suivant la courbe de la Méditerranée, va de la Roumanie à la Catalogne. Ils chantent, debout, La coupo santo, et prennent le château de Montségur comme symbole du triste passé et du renouveau. En 1914 la guerre met fin à leur espoir et à leur groupe.

 


L’écriture de l’histoire

Autour de 1905 le différend sur la Séparation de l’Eglise et de l’Etat se profilait en arrière plan de la polémique entre deux médiévistes, le protestant Auguste Molinier et le dominicain Camille Douais. Car dans la personnalité de chacun des a priori, conscients ou inconscients, influent sur sa perception de l’histoire et, partant, du catharisme. Dans ce cas elle dépend de sa formation, théologien ou historien, de sa méthode, et aussi de son époque, et modèle, parfois à leur insu, leur écriture de l’histoire. C’est ainsi qu’Yves Dossat a cru et proclamé qu’à Montségur n’avait pas existé de bûcher. Le récit  des épisodes de l’affaire, anciens et modernes, ne manque pas de piquant : l’évêque d’Albi, Bernard de Castanet, irrité par l’opposition du viguier, avait demandé à l’inquisiteur de rechercher si dans la famille du trublion ne se trouvait pas quelque incapacité (les descendants d’hérétiques ne pouvant pas exercer de charges publiques, il s’en serait ainsi débarrassé). Et en 1306 l’inquisiteur Geoffroy d’Ablis trouve, en effet : Adalaïs Raseire, grand-mère paternelle du viguier, a été prise à Montségur et brûlée à Bram. Il lui envoie sa découverte dans un vidimus, écrit qui reproduit et certifie l’acte original ( ce qui, par parenthèse, montre la parfaite tenue des livres de l’inquisition) . Y. Dossat tombe sur la copie de l’acte dans le T.XXXIV de la collection Doat, et s’exclame : si elle a été brûlée à Bram, c’est donc que le bûcher a été allumé à Bram. Oui, certes : le sien.

L’historien a extrapolé à partir d’un seul acte. De nombreuses autres pièces mentionnent le bûcher, dont dans le dossier KK aux Archives Nationales celles qui, vers 1256, examinent les demandes en restitution de biens confisqués aux hérétiques : pour les rejeter elles précisent que l’aïeul du demandeur a été pris à Montségur et fuit combustus ibi , et y fut brûlé : ibi signifie là, et non à quarante kilomètres. Quel obscur motif a poussé Dossat à cette myopie ? son hypercritique est d’autant plus étrange que c’est lui qui a retrouvé la date exacte du bûcher, et donc grâce à lui que la commémoration a été instaurée au 16 mars. Car il a eu le courage de rédiger sa thèse sur « Les crises de l’inquisition toulousaine, 1233-1273 »,Bordeaux, 1959, alors que l’université se détournait délibérément de ce sujet, manifestant un dédain peut-être inspiré par un respect de la laïcité le rendant suspect, peut-être par mépris jacobin de l’esprit provincial, peut-être agacée par les outrances de la littérature méridionale contemporaine. Ou par une combinaison des trois.

L’imaginaire autour du catharisme

La voie ouverte par Peyrat était en effet devenue autoroute, où s’élançaient allégrement nombre d’auteurs farcis de « connaissances acquises à l’ombre de la croix occitane » (sic).

Par exemple, Maurice Magre dans « Le sang de Toulouse » campe le fils d’un bâtisseur de cathédrales partant sus à la horde des envahisseurs français, dans des aventures qui le conduisent inéluctablement à Montségur. Maurice Magre, à cause de la réincarnation, s’était d’ailleurs converti au bouddhisme. Des amateurs modernes partent en quête du trésor des Albigeois, sorti de nuit du château par des évadés et caché, pense-t-on, dans les grottes du Sabartès. Ce qui procure d’agréables distractions aux curistes d’Ussat, et attire dans la station un curieux personnage, Otto Rahn, allemand féru d’ésotérisme et soupçonné de nazisme. Cette littérature pétrie de nostalgie s’est épanouie entre les deux guerres. De nos jours les Rose-Croix ont établi leur quartier général à Ussat.


L a cité savante

Ces fantaisies littéraires et poétiques font aisément comprendre le raidissement des érudits.

Mais il ne concerne que les seuls historiens universitaires. A l’écart de la foule, dans ce que les sociologues appellent «  la cité savante » des chercheurs travaillent en paix, au Collège de France, au C.N.R.S., à l’Ecole des Hautes Etudes, à l‘Institut de Recherche d’Histoire des Textes. A l’Université d’Uppsala Hans Söderberg, qui a bénéficié des travaux d’Henri-Charles Puech, a passé en 1959 sa thèse, rédigée en français, sur «  La religion des cathares. Etude sur le gnosticisme de la basse antiquité et du Moyen-âge ».

A la chaire d’histoire des religions du Collège de France, en effet, Henri-Charles Puech étudiait le gnosticisme, le manichéisme et le néoplatonisme, dont il a repéré une trace dans l’enseignement de Peire Authié transmis par ses croyants. Jean Duvernoy s’en souviendra en intitulant un article « Origène et le berger ».

La philosophe Simone Pétrement lit elle aussi les gnostiques, ils lui inspirent son titre : Le dieu séparé(1985). René Nelli suit la même voie. Fernand Niel a peut-être tiré de ses lectures l’idée de voir en Montségur un temple manichéen.

 

La marginalité

L’ostracisme des historiens universitaires a donc produit un effet inattendu : c’est en dehors d’eux qu’ont été menés les recherches. Mais peut-être est-ce le sujet lui-même qui impose sa marginalité, puisqu’elle s’est produite aussi en Allemagne : Ignaz von Döllinger, prêtre catholique professeur de théologie à l’université de Munich, excommunié en 1871 pour avoir refusé le dogme de l’infaillibilité pontificale, a pour se défendre publié Beitrage zur Kirchengeschichte, 1878, et dans les pièces justificatives du t.III des extraits des procès verbaux d’inquisition, dont celles de « nos » Cathares. En particulier il reproduit la déposition de Jean Maury contenant la prière : « Payre sant, Deù droiturier dels bons esperits… » que, jusqu’à l’édition de Duvernoy, les érudits ne connaissaient que par cette édition – connue des érudits seuls : importante précision, car dans le pays de Sault on continuait, depuis le XIVéme s., à la réciter pieusement dans les familles, en l’enseignant d’une génération à l’autre, de grand-mère à petit-fils, en patois, mais en en ayant perdu le sens, la croyant catholique et ignorant quel pouvait être ce Dieu juste des bons esprits. L’auteur de ces lignes l’a entendue de la bouche d’un Clergue, mais ce témoignage ne vaut aujourd’hui plus grand-chose, les gens de Montaillou ayant repris possession de leur mémoire. Toutefois il indique la pérennité de la tradition orale, et un rapport au temps correspondant à celui que Michel de Certeau étudie dans ses travaux sur la mystique.

A la découverte des manuscrits originaux

Ce rapprochement parait d’autant plus pertinent que le psychanalyste jésuite s’est précisément intéressé à la marginalité. Or, mis à part le professeur Raoul Manselli qui, comme italien, n’entre pas dans une catégorie qu’écarte le souci de la laïcité, tous les chercheurs sur ce sujet sont des isolés. Et non des moindres : le père Dondaine, O.P., a révolutionné la connaissance du catharisme : dans la Bibliothèque Nationale de Florence, section des couvents supprimés, il a découvert ce qui lui paraissait « éminemment souhaitable et fortement improbable » : un écrit cathare ayant échappé à la destruction : le « Livre des deux principes » : «  pour la première fois la voix de l’hérétique se faisait entendre ». Et quelle voix ! D’un niveau de pensée nettement supérieur aux écrits catholiques contemporains. Ce qui laisse entrevoir quelle pouvait être la richesse spéculative des Bons chrétiens. Le père Dondaine l’a publié, avec d’autres articles aussi fondamentaux (1946-1952) dans la revue de son ordre, l’ Archivum fratrum praedicatorum.René Nelli l’a offert en traduction française dans ses Ecritures cathares. Malheureusement, le maître général des frères prêcheurs a affecté le père Dondaine à l’édition des œuvres de Thomas d’Aquin, et il s’est effacé dans une « généreuse obéissance », permettant ainsi la promotion de Ch. Thouzellier à une place qu’elle n’a pas totalement occupée.

Autre isolé, le juriste Jean Duvernoy s’est attelé au déchiffrage du ms Vatican 4030, le Registre d’inquisition de Jacques Fournier (1318-1325) publié à Toulouse par l’éditeur Privat avec le concours du C.N.R.S. (1965). L’évêque de Pamiers, transféré au siège de Mirepoix, devenu cardinal puis le pape Benoît XII, a scrupuleusement, minutieusement, épouillé son diocèse, interrogeant ses ouailles dans les moindres détails, non seulement de leurs opinions déviantes, mais aussi de leurs moeurs, leur faisant raconter leurs faits et gestes, laissant ainsi un document rigoureusement unique. Emmanuel Le Roy Ladurie en a tiré son Montaillou village occitan (1975) qui, contredisant la vision étriquée d’un obscur Moyen-Age en montrant des montagnards rebelles,a été un succès de librairie.

Le public lettré

Michel Roquebert enfin, après le bel Citadelles du vertige, a consacré sa vie à l’Epopée cathare (1970-1998), Grand Prix Gobert de l’Académie française. Et son œuvre n’est pas achevée, puisque vient de paraître son nouveau livre sur les Figures du catharisme. En dix-sept chapitres il joue sur la plasticité du mot pour à la fois retracer les mythes cathares et s’immerger dans le quotidien des acteurs du drame, du clan nobiliaire à l’humble bouvier,.

A Carcassonne entre les deux guerres Joë Bousquet, tétraplégique après une grave blessure reçue au front, a réuni autour de son lit l’élite littéraire et artistique contemporaine, dont René Cassou, Jean Mistler devenu plus tard académicien, et ,avec Max Ernst, la branche méditerranéenne des surréalistes. La revue Les Cahiers du Sud (1914-1966) les édite, dont en 1942 le numéro resté célèbre : « Le génie d’Oc et l’homme méditerranéen ». Le jeune René Nelli a fait son miel de ces fréquentations, il a élaboré une personnalité originale, à la fois poétique et littéraire, en oc et en français, dans des domaines variés, historique, folklorique, et enfin philosophique : après un mémoire de D.E.S. sur Plotin, une thèse sur La philosophie du catharisme. Le dualisme radical au XIIIéme s.(1975) qu’encadrent des ouvrages sur les troubadours, le roman de Flamenca,ou « Du jeu subtil à l’amour fou », de Raimon de Miraval, auquel il s’identifiait. Chaleureux, convivial, René Nelli a voulu réunir tous les amoureux de l’Occitanie et fervents du catharisme, et fondé en 1981 le Centre d’Etudes cathares  qui a duré trente ans et dont la première directrice, la chartiste Anne Brenon, a publié la Revue Heresis , incomparable recueil d’articles de tout premier ordre. La disparition de ce centre laisse un vide insondable.

Car ce temps est celui des convergences, où les solitaires sortent de leur isolement pour se rencontrer et palabrer ; avec le père dominicain Marie- Humbert Vicaire, le chanoine Etienne Delaruelle, agrégé d’histoire, fonde les Cahiers de Fanjeaux, dont les colloques réunissent des chercheurs de tous pays, dans un esprit de discussion libre et ouverte, qui n’empêche pas de franches oppositions. Celles-ci ont concerné en particulier l’histoire sociale de l’hérésie. Raffaello Morghen l’avait déjà exposée en 1968 au colloque dirigé par Jacques Le Goff à Royaumont sur Hérésie et société dans l’Europe pré-industrielle. Teintées de marxisme, elles apparaissent à la même date en controverse dans le n°3 des Cahiers de Fanjeaux. Dondaine, absent, domine le débat. Au contraire Raoul Manselli, comme dans son livre l’Eresia del male, valorise la spiritualité cathare. Le n° 20 des Cahiers pose la question : Effacement du catharisme ?

1968 et le renouveau occitan

Mai 68 apporte un sang nouveau, une vigueur nouvelle, Yves Rouquette les magnifie dans un lyrisme flamboyant. Montségur incarne les revendications occitanes chantées par Claude Marti : « Indiens de toutes les couleurs nous décoloniserons la terre, Montségur tu te dresses partout » La commémoration officielle en 2009 du sac de Béziers parait bien fade après cette exaltante utopie.

En 1998 le 7éme colloque du Centre d’Etudes cathares/ René Nelli dresse en 478 pages avec « Catharisme, l’édifice imaginaire » un monumental inventaire qui rétrospectivement parait avec nostalgie figurer un état des lieux. Le sommaire récapitule :

La réécriture de l’histoire

La récupération ésotérique.

Le souvenir des martyrs : de poésie en délire.

Enfin, avec ironie : Le marché cathare..

En effet l’émission de Stellio Lorenzi à la télévision a fait connaître en 1966 à la France entière ce drame ignoré d’elle. Loin de s’atténuer le succès ne cesse de s’étendre, provoquant un afflux de touristes. . Si cette marée réjouit les occitans, elle peut aussi les irriter, quand elle exploite sans pudeur le catharisme. D’astucieux commerçants la récupèrent, dont parfois les enseignes suscitent l’hilarité.

Les nouveautés conceptuelles.

L’entrée dans le XXIéme s. a été marquée par une prétendue nouveauté, qui en réalité s’inscrit dans l’attitude de déni fortement ancrée depuis un siècle des historiens universitaires.  Un colloque à Nice, Inventer l’hérésie ? a promulgué cette assertion : l’hérésie n’existe pas. C’est une invention des cisterciens, qui ont l’ont fabriquée en agrégeant des groupuscules dissidents : le discours des clercs a fait surgir l’hérésie. Ils ont surévalué la menace pour mobiliser le peuple chrétien, peu importe la réalité, l’essentiel est de diaboliser. C’est un artefact : l’hérésie s’est structurée par réfraction. Il n’y a pas d’hérésie en soi.

. Michel Roquebert, licencié en philosophie, a donné aux Mélanges offerts à Jean Duvernoy, Les cathares devant l’Histoire , L’Hydre 2005 un très remarquable article (p.105-153) dans lequel il a décortiqué les présupposés de cette trouvaille Je me bornerai à y ajouter quelques réflexions.

En fait ces historiens ont jugé bon de suivre la mode, en citant les philosophes Foucault, Derrida et Lyotard, pour produire une « déconstruction » des textes – et des textes seuls, sans se poser à leur propos les questions : qui l’a écrit ? Pour qui, et pourquoi ? En appliquant à des écrits médiévaux un système abstrait, sans souci de leur spécificité, ils ont pris le risque de commettre un grave anachronisme. On pense à la phrase d’Antoine Dondaine  jugeant des « bonzes » : « il faut lire les textes pour en parler ». Leur défaut initial parait en effet de s’empresser de vouloir affirmer des « nouveautés conceptuelles » (sic) à partir de ce mode de lecture, surtout d’ailleurs d’éditions imprimées. C’est ainsi qu’ils s’en vont proclamant que le mot « cathare » n’a pas été usité au Moyen Age. Il figure dans le ms 933 de la B.M. de Toulouse, écrit vers 1220 et provenant du couvent des Jacobins, sous la rubrique de heresi catharorum,destinée à réfuter cette hérésie. Encore la méconnaissance d’un manuscrit est-elle excusable, malheureusement celui-ci a été édité par mgr C.Douais, O.P., en 1910.

. A l’appui de leur thèse, pour réfuter l’existence d’une église constituée ils nient celle d’une hiérarchie. On a relevé dix-neuf noms d’évêques « cathares », à quoi ils objectent que, pour fabriquer une contre-église les inquisiteurs ont projeté sur la dissidence les titres romains. Mais ceux de fils majeur et fils mineur lui sont propres. Michel Roquebert a constaté que Guilhabert de Castres, fils majeur de l’évêque Gaucelm, lui a succédé, et que Jean Cambiaire, d’abord fils mineur, est devenu son fils majeur. Et que Raimon Agulher, fils majeur de l’évêque du Razès Benoît de Termes, lui succède.

Quant à la dénomination d’église, on peut ne pas accorder d’importance au nom décerné à Montségur de caput ecclesiae, tête de l’église, puisque venant des inquisiteurs, mais le Rituel de Lyon et celui de Dublin emploient le terme : la gleisa de Deù , ecclesia Dei dans celui de Florence. Les Bons Hommes expliquent : l’église, ce n’est pas un monument de pierre, ce sont les croyants. Le Rituel précise : « quand vous êtes devant l’église de Dieu », c’est à dire à l’assemblée. Le catalan Arnaud de Bretos, décrivant en 1242 un culte à Montségur, lui donne ce sens. En fait, ils suivent saint Paul : l’église, c’est le corps mystique. En Aragon et à Arques les croyants prennent d’ailleurs l’expression au pied de la lettre : ceux d’entre eux qui sont utiles à la communauté en sont les pieds et les jambes. Les croyants éprouvent un sentiment profond d’appartenance, qu’ils extériorisent dans le salut rituel aux Bons Chrétiens, et expriment, en particulier lorsqu’ils l’enseignent, comme Arnaud Marty à son petit frère. Et les inquisiteurs ne s’y trompent pas, qui font dire au suspect dans l’interrogatoire, comme preuve de culpabilité, s’il a « adoré les hérétiques ».

La culture hors sol

Le travail du médiéviste, à mon avis, est humble, il consiste essentiellement, dans la lecture des manuscrits, leur déchiffrage parfois, leur compréhension toujours, à chercher leur sens, et trouver la réponse aux trois questions posées plus haut, qui donnent l’intention de l’auteur et déterminent la fonction de l’écrit : théologique, juridique, littéraire, destiné à un public lettré ou populaire. Mais il faut aussi chercher, entre les lignes, à le replacer dans l’esprit et la mentalité de son temps

Or, ces « déconstructionnistes » se sont emparés de la théorie de la déconstruction de Derrida et l’ont appliquée à des manuscrits médiévaux auxquels elle reste étrangère. Ils les prennent comme s’il s’agissait d’un texte contemporain : un produit en soi .La finalité de l’œuvre les laisse indifférents : avant la Croisade les polémiques ont été rédigées pour servir lors des controverses en public, et quand il s’agit de procès d’inquisition, il n’est pas anodin de se souvenir de leur caractère juridique, qu’ils sont une étape dans une procédure, et conduisent à une sentence, qui peut être de mort, ou de prison perpétuelle, voire de port de croix, lesquelles entraînent la confiscation des biens et donc la ruine de leurs proches. Il est vrai que l’un de ces estimables collègues s’écrie : « l’inquisition est une impasse de l’histoire ». Alors, pourquoi s’égarer dans cette impasse ? Peut-être pour ne prêter attention qu’à l’inquisiteur, et à lui seul, comme auteur de l’écrit. Celui qu’il interroge existe si peu que G.Zanella le qualifie d’ « insignifiant fortement réactif ». En effet, au mépris de toute vraisemblance, le bienheureux historien croit fermement, et l’explicite en charabia cuistre , que « avec la torture la progressive simplification conceptuelle de la procédure touche à son maximum » ( signalons au passage que l’usage de la torture était interdit aux clercs – lesquels d’ailleurs employaient des procédés plus subtils) pour aboutir à ce paradoxe : «  les membres du tribunal recherchent des aveux conformes à leur système de références et l’accusé, en situation de faiblesse, a toutes les chances d’adhérer aux schémas qui lui sont proposés et de dire la vérité de ses accusateurs ». Zanella pense donc que les procès d’inquisition ne sont rien d’autre que l’enregistrement des fantasmes de l’inquisiteur. En d’autres termes il n’a pas lu les Manuels de l’inquisiteur. De Raimon de Penyafort en 1245 à Nicolas Eymerich, XIVéme s. en passant par Bernard Gui,fin XIIIéme s. ils décrivent les « hérésies nouvelles », modifient leur questionnaire par rapport à elles, en affinent la psychologie, et détaillent les procédés à utiliser pour arriver à leur but : l’aveu. Car ils veulent la vérité, et la vérité ancrée dans le réel des faits « criminels ». Répéter la vérité de ses accusateurs signifierait obéir au « syndrome de Stockholm ». Or, dans les procès-verbaux, la personne du juriste s’efface au point qu’ils ne consignent en général que les réponses du témoin, non les questions. On les perçoit lorsqu’on lit attentivement les procès-verbaux d’inquisition, en suivant les méandres des interrogatoires et relevé, parfois savouré, les astuces du « témoin » pour se défendre. La déconstruction nie sa personnalité, son existence même. L’humain a disparu.

Mensonges en Lauraguais

Comme il a disparu de l’étude sur les enquêtes en Lauraguais. Menées systématiquement de village en village, elles faisaient comparaître toute la population devant le tribunal itinérant, les filles à partir de douze ans, les garçons à partir de quatorze –âge sans doute de la puberté, mais réjouissant aveu implicite de la maturité féminine. Jean Louis Biget, après avoir compulsé le registre d’inquisition à Albi de 1299 (édité par G.W. Davis, en 1950) en a tiré la conclusion qu’à cette date seuls 3 à 4% des habitants étaient encore adeptes de l’hérésie, et trouvé faible la proportion. Il nous semble au contraire qu’après plus d’un demi-siècle d’inquisition elle manifestait un singulier attachement.

L’albigeois d’adoption a alors appliqué sa « méthode » au registre du Lauraguais, ms 609 de la B.M. de Toulouse ( qu’avec son habituelle générosité, Jean Duvernoy a mis en ligne), a établi des statistiques et parvenu au même résultat : la proportion d’hérétiques restait faible. Jean Louis Biget a pris pour argent comptant ce que consignait l’inquisiteur, qui, lui, n’était pas naïf : l’enquête avait été décidée parce que la terre de Lauraguais était considéré comme totaliter corrupta : totalement corrompue : il était donc invraisemblable qu’un village entier défile devant le tribunal en affirmant à l’unisson ne rien savoir de l’hérésie. En continuant à consulter le registre, on s’aperçoit que quelques années plus tard, l’inquisiteur revient dans le village, et cette fois le ton a changé. Hostile, devant les étrangers il avait observé l’omertà. Que s’est-il passé entre temps ? il faut lire entre les lignes pour deviner le travail de sape, les pressions exercées pour obtenir l’aveu, qui surgit enfin : le plus faible a cédé, et parle  : dans la file des habitants protestant de leur innocence, mêlés à eux, avaient témoigné les Bons hommes qu’ils abritaient, et qui, la seconde fois, dénoncés, avaient fui. Ceci s’est passé, par exemple, aux Cassès. On remarque d’ailleurs que plus le village est escarpé, mieux il se défend, ainsi à Montmaur. Un castrum devait se sentir davantage en sécurité. Mais l’inquisiteur a d’efficaces moyens de persuasion. Il réussit à mettre à jour des pactes de silence. Démasqué, le premier donne le groupe. Tout s’écroule. En quatre ans les défenses sont anéanties, les croyants en prison ou en fuite. On peut supposer tout de même que des chanceux ou des rusés ont échappé à la nasse, comme les rescapés de l’enquête de Geoffroy d’Ablis débusqués par Jacques Fournier.

.Les villageois du Lauraguais sont contemporains des défenseurs de Montségur. Ils ont vécu l’éphémère victoire de Bazièges, se sont réjouis du raid d’Avignonet, dont le but réel était la disparition des périlleux registres les mettant en danger. Mais voilà revenus les inquisiteurs, plus forts qu’avant. Ils démolissent patiemment, inéluctablement, tous les mensonges avec ruse amassés. Dans le registre se lit l’effondrement de la terre autrefois rebelle.

On doit donc y lire en perspective l’avancée de l’inquisition, non à plat en prenant au pied de la lettre des affirmations auxquelles l’inquisiteur ne croyait pas. Cette bévue, qui en fait l’équivalent d’un quelconque document administratif moderne, dérive de la volonté de décalquer un système philosophique sur les sciences humaines. Dans le troisième quart du XXéme s. elles ont adopté le cours de linguistique de Saussure et ont bâti le structuralisme en le transposant avec succès, comme Lévi-Stauss en ethnologie, dans des disciplines différentes. Il est passé de mode. Puis elle s’est tournée vers le déconstructionnisme. Derrida a avec finesse décortiqué des textes, mais des textes de philosophie ou de fiction, déconnectés de la réalité et des faits. Ceux-ci sont la matière de l’histoire. Ses écrits transmettent un passé qui a existé, été vécu. Les interpréter en l’ignorant aboutit à les dénaturer. ‘

.Pour finir, j’aimerais qu’on m’explique comment un certain Ermengaud, vaudois converti en 1208, a pu devenir en 1179 abbé de St-Gilles. Et j’avoue trouver piquant d’être contestée au nom de J.F. Lyotard, avec lequel j’ai cosigné un livre aux P.U.F.

Foucault, Derrida, Lyotard, sont morts. Saussure aussi, et Lévi-Strauss. On attend l’arrivée d’une nouvelle mode intellectuelle, et celle d’une génération qui s’en inspirera pour fabriquer des trouvailles inédites. Alors passeront aux oubliettes les actuelles « nouveautés conceptuelles », comme sont oubliés le marxisme de Morghen et le bûcher de Bram.

On s’en voudrait cependant d’oublier de remercier le groupe des déconstructionnistes pour leur langage, qui charrie un humour involontaire. La palme revient peut-être à leur désir, par ailleurs significatif de leur démarche, d’atteindre… « l’hologramme de l’inquisiteur implicite » ©Annie Cazenave


Notes (ndrl-Wiki)

* Jacqueline  de Romilly (1913-2010), est une philologue, femme de lettres, professeur et helléniste française.

Membre de l' Académie française, première femme professeur au Collège de France, elle est connue sur le plan international pour ses travaux sur la civilisation et la langue de la en particulier à propos de Thucydide objet de sa thèse de doctorat.


Thucydide(465– 400 av. JC)   est un homme politique et historien athénien Il est l’auteur de La Guerre du Péloponèse, récit d'un conflit athéno-spartiate qui se déroula entre 431 av. J.-C.et 404 av. J.-C.Thucydide est un véritable historien au même titre qu'Hérodote au sens où il rationalise les faits et explore les causes profondes des événements, en écartant tout ce qui procède du mythe ou de la rumeur. Pour lui, la qualité fondamentale de son métier est l'exactitude, qui implique l'impartialité, et son premier devoir consiste donc à rechercher la vérité. Lui-même expose d'emblée sa méthode en expliquant le soin qu'il a mis à recueillir tous les documents, tous les témoignages, et à les comparer pour en tirer ce qu'ils contenaient de vérité.


------------------------------------------------------------------------------------------ Mars 2018

Sources évoquées dans l’article d’Annie Cazenave (ndrl/patr.d) :

« RENCONTRES DE MONTSEGUR Les Cathares face à l’Histoire, des rebelles ou des résistants ? »  © Annie Cazenave

Par ordre d’apparition à l’écran

Napoléon Peyrat Histoire des Albigeois

Dom Claude De Vic et Dom Joseph Vaissette Histoire générale du Languedoc

Pierre Belperron  La Croisade contre' les Albigeois, et l'union du Languedoc à la France. 1209-12^9. — Paris, Pion, 1942; In-8°

Charles Petit- DutaillisLa monarchie féodale en France et en Angleterre, xe – xiiie siècle, Paris, la Renaissance du livre, 1933.

Charles Camproux(Lire de Philippe Martel : Charles Camproux, un non-conformiste des années 1930)

Louis Xavier de Ricard L'Esprit politique de la Réforme., Paris, Fischbacher, 1893. 

Félibres rouges et « l’escolo de Mountségur » Foix, Ed. Jean Gadrat.

Yves Dossat « Les crises de l’inquisition toulousaine, 1233-1273 » Bordeaux, 1959 - « Église et hérésie en France au XIIIe siècle » Variorum, 1982.

Norbert DoatT.XXXIV de la collection Doat - fonds Doat de la Bibliothèque nationale

Maurice Magre « Le sang de Toulouse » « Le trésor des Albigeois » Ed. Fasquelle

Hans Sôderberg, qui a bénéficié des travaux d’Henri-Charles Puech, a passé en 1959 sa thèse, rédigée en français, sur « La religion des cathares. Etude sur le gnosticisme de la basse antiquité et du Moyen-âge ».

Henri-Charles Puech « Histoire des religions » Ed. Gallimard 1999

J. Duvernoy article « Origène et le berger » et extraits de dépositions des procès verbaux d’inquisition : Prière de Jean Maury in Registre d’inquisition de Jacques Fournier (1318-1325) publié à Toulouse Ed. Privat avec le concours du C.N.R.S.(1965)

Simone Pétrement «Le dieu séparé» -1985.

René Nelli « Ecritures cathares » La Cène secrète : Le Livre des deux principes : Traité cathare : Le Rituel occitan : Le Rituel latin : textes précathares et cathares présentés, traduits et commentés avec une introduction sur les origines et l'esprit du catharisme (1959) (Monaco, éd. du Rocher, 1994. Des Cathares du Languedoc au xiiie siècle, Paris, Hachette, 1969

L’érotique des troubadours, Toulouse, Privat, 1963 (rééd. dans 10/18 - 2 tomes - 1974 ; Privat, 1984)

Le Phénomène cathare - perspectives philosophiques, morales et iconographqiues (1964), Toulouse, Privat, 1988.

Le Roman de Flamenca, un art d'aimer occitanien au xiiie siècle, Toulouse, Institut d'études occitanes, 1966

Fernand Niel « Montségur », «Albigeois et Cathares » Que sais-je ? P.U.F réed. 2010

Ignaz von Döllinger « Beitrage zur Kirchengeschichte“ 1878

Michel de Certeau La Fable mystique : XVIe et xviie siècleParis, Ed. Gallimard, 1982 ; rééd. 1995 et Tome 2, à Paris, Gallimard, 2013.

Le Voyage mystique : Michel de Certeau, sous la dir. de Luce Giard, Paris, Recherches de sciences religieuses, 1988.

Raoul Manselli La Religion populaire au Moyen âge : problèmes de méthode et d'histoire, Montréal-Paris, Institut d'études médiévales Albert-le-Grand-J. Vrin, 1975- l’Eresia del male

Antoine Dondaine publication en 1939, sous le patronage de l’Institut historique dominicain, du Livre des deux principes (Liber de duobus principiis)

Arno Borst Les Cathares (= Monumenta Germaniae HistoricaFontes. Vol. 12, ISSN0080-6951). Hana, Stuttgart, 1953 (nombreuses éditions ; en Français : Les Cathares. ) Ed. Payot, Paris, 1984, ISBN 2-228-11421-9).

Christine Thouzellier Etude : Livre cathare des deux principes Paru en février 1988) et Etude : Rituel cathare Paru en février 1987

Franjo Šanjek Les chrétiens bosniaques et le mouvement cathare au moyen, Paris-Louvain 1976

AnnieCazenavehttps://www.franceculture.fr/emissions/les-nouveaux-chemins-de-la-connaissance/correspondances-15-heloise-et-abelard-rediffusion

Emmanuel Le Roy Ladurie Montaillou village occitan, de 1294 à 1324.

Paris. Ed. Gallimard, 1975. In-8°. (Bibliothèque des histoires.)

Michel Roquebert Citadelles du Vertige - photographies de Christian Soula. (Toulouse, Imprimerie Régionale, 1966. Réédition par les Éditions Privat en 1972)

l’Epopée cathare ( 1970-1998),Réédition intégrale, revue et augmentée, de L’Épopée cathare en 5 volumes (Paris, Perrin, Collection Tempus).

Les cathares devant l’Histoire , L’Hydre 2005 article (p.105-153)

Les Figures du catharisme Ed. Perrin 2018

Arnaud de Bretos Deposició d’Arnau de Bretós, veí de Berga acusat d’heretgia, davant l’inquisidor Ferrer de VilarojaData:12 de maig de 1244 ciutadella de Montsegurhttp://www.alturgell.cat/deposicio-d%E2%80%99arnau-de-bretos-vei-de-berga-acusat-d%E2%80%99heretgia-davant-l%E2%80%99inquisidor-ferrer-de-vilaroja

Joë Bousquet, Les Cahiers du Sud (1914-1966) « Le génie d’Oc et l’homme méditerranéen »

Marie Humbert Vicaire, Etienne Delaruelle, les Cahiers de Fanjeaux

Raffaello Morghen 1968 - colloque dirigé par Jacques Le Goff à Royaumont sur « Hérésie et société dans l’Europe pré-industrielle »

Yves Rouquette Cathares. Toulouse, éditions Loubatières, 1991

Claude Marti Montségur ! (Ventadorn) Terres Cathares (chemin faisant), illustrations de Paul Moscovino, 2007, Études & Communication Éditions

Centre d’Etudes cathares/René Nelli1998 in 7éme colloque « Catharisme, l’édifice imaginaire » 

Stellio LorenziLes Cathares1965 France-Télévision in

« La caméra explore le temps » de Stellio Lorenzi André Castelot et Alain Decaux

G.Zanella https://fr.wikipedia.org/wiki/Giacomo_Zanella

Raimon de Penyafort Manuel de l’inquisiteur - Summa juris canonici (1221)

Nicolas Eymerich Manuel de l’inquisiteur Directoire des Inquisiteurs (Directorium Inquisitorum), adapté par Francisco Peña en 1578 et partiellement publié en français sous le titre de Manuel des Inquisiteurs, manuel juridique dans lequel il explique l'origine, les droits et les procédés de l'Inquisition.

Bernard Gui Manuel de l’inquisiteur - Practica Inquisitionis hreticae pravitatis, rédigé entre 1319 et 1323. - Liber sententiarum (Livre des sentences) recueille les actes de 11 sermons généraux (appelés sermo generalis) et ses 916 décisions de justice prises, pendant son mandat d'inquisiteur à Toulouse, contre 636 personnes (décisions individuelles ou concernant toute une communauté)

 

 

 

NAPOLEON PEYRAT

et

MONTSEGUR

LE    POETE   DE   L’EXIL © Annie Cazenave

 

     Napoléon Peyrat  eut un destin curieux, celui du découvreur éclipsé par sa découverte. Qui, aujourd’hui, se souvient que si Montségur existe c’est grâce à lui ? Parmi les files de touristes gravissant le sentier montant au château combien ont lu l’Histoire des Albigeois ?

Annie Cazenave, historienne médiéviste, reprend sa biographie en suivant le fil que lui-même a déroulé. Ses Notes biographiques, rédigées en 1876, ont été publiées dans le colloque Cathares et Camisards, L’œuvre de Napoléon Peyrat (1809-1881), sous la direction de Patrick Cabanel et Philippe de Robert, préface de Philippe Joutard, Toulouse, 1992, p.22-32. Ce texte est sensiblement celui qu’elle a prononcé, entrecoupé des poèmes de Peyrat, lus par Olivier de Robert, conteur et écrivain ariégeois (http://olivierderobert.net) lors de l’Assemblée Générale des Amis de Napoléon Peyrat, le 7 août 2008, dans le temple des Bordes-sur-Arize (09350 - https://www.museeprotestant.org)

Alors pasteur à St-Germain en Laye il revenait sur sa jeunesse, donnant ainsi la source de son inspiration : « notre maison de Reb-Alion, toujours retentissante d’aventures, de martyre, de guerre, de bergeries, fut mon premier gymnase d’histoire et de poésie ». Il écrit Reb-Alion, en donnant pour étymologie Ripa-leonis, pour Ribaillou, sa maison natale, « débris de l’antique Ramos romaine, un village de vignerons, de vaches, d’ânes, de porcs, de canards, sur la rive droite de l’Arize ». Orphelin de mère à l’âge de trente mois, en 1811, il perdit en 1813 son frère Narcisse, mis au monde par sa mère morte en couches.

« Orphelin triste et doux, blond, plaintif et sauvage Arise je grandis sur ton triste rivage ».

Il quitta l’Ariège à quatorze ans, mais les impressions d’enfance furent si vives qu’il puisa en elles toute sa vie. Il fut à la fois poète et historien. La guerre lui inspira son premier poème, Roland, publié en 1833 et signé du pseudonyme de Napol le Pyrénéen. Il y mêle Charlemagne et  Napoléon, car  l’épopée à ses yeux est l’épopée napoléonienne : à Rébaillou «On parlait de la Révolution, de ses grands tribuns, de ses grands héros, mais on revenait toujours au plus grand : Napoléon »

Nos pères, du soleil et du canon bronzés

Sont morts aussi, mordant leurs vieux sabres usés,

Sur tous ces rochers de l’Espagne…

Lève toi pour les voir, lève toi vieux lion

Plus grande que ton oncle et que Napoléon

Viens voir la liberté qui passe.

En 1814 la Terreur blanche poursuivit son grand-père, maire des Bordes, « il  fut proscrit comme Napoléon et se cacha dans les bois de Larmissa. On hurlait après les protestants. On tirait de nuit des coups de fusil dans nos volets ». Ces impressions d’enfance le firent partir toute sa vie en quête des proscrits, des fugitifs, des martyrs pour leur foi. Elles furent encore amplifiées lorsqu’en 1817 on le mit à l’école au Mas d’Azil : l’arche de granit, le temple sombre, le parvis colossal vont hanter son imaginaire. Enfant unique et orphelin, élevé par des tantes, il semble ne pas avoir eu de compagnon de jeu. C’est donc en solitaire qu’à 8 ans il s’est aventuré, escaladant les rochers de la rive, une lanterne à la main, dans les ténèbres. La grotte n’était pas encore traversée par la route, et la préhistoire dans les limbes. La Spélunque superbe  est donc toute entière vouée au souvenir des prêches au Désert, et du jour

Où sur tes grèves

Flamboyait dans nos camps le char de l’Eternel…

Et il évoque le siège du Mas d’Azil, dont son aïeul Pierre Peyrat est l’un des sept défenseurs :

Ecoutez ! Thémines s’élance !

Caraman, Ventadour et leurs noirs bataillons

Campent sur nos rochers où la mort se balance,

Jouant dans les lis d’or de leurs noirs pavillons….

Trois siècles de héros sous la roche dormants !

Vieille Bible de roc, granitique épopée,

Où trois fois nos aïeux, par la croix et l’épée,

Confessèrent l’Etre un, unique, universel…

Un seul Livre, un seul Christ, un seul Dieu, l’Eternel !

Et tout un monde obscur se leva du néant : ce vers annonce son œuvre future !

En 1823 il  va continuer ses études à Châtillon sur Seine, auprès de Jacques-Paul Rossellotti, pasteur et chef d’institution. Il y trouve beaucoup de livres, lit Boileau, et les premières poésies  de Lamartine et Hugo, et achète un Racine à un petit libraire ambulant, il en est enivré,  et sa façon de l’exprimer montre à quel point il mêle l’histoire protestante et la Bible : «je fus enivré des chœurs d’Esther surtout, cette époque de la Révocation et de notre exil de Babylone ». Les Psaumes lui inspirent en effet,  d’abord une paraphrase mettant les versets en français, mais surtout des poèmes où la trame biblique sous-tend le souffle épique du style, lui offre une évocation à la fois antique et actuelle, ainsi, inspiré du ps 137 :

Super flumina

Sur les fleuves de Babylone

Nous nous sommes assis dans notre affliction

Nos pleurs tombaient dans l’onde qui bouillonne

Car nos cœurs pensaient à Sion

 

Nous avons suspendu nos harpes

Au rameaux chevelus des saules de leur bord.

Nos vainqueurs triomphants aux splendides écharpes

Le front ceint de tiares d’or,

 

Nous ont dit : captifs hébraïques

Relevez donc vos fronts, reprenez le nébel

Chantez, et faites nous entendre les cantiques

De Sion aux fêtes de Bel

 

Qui ? nous ! Chanter sur cette terre !

Nous, chanter dans l’exil ! Nous, enfants de Juda !

Ah ! si je t’oubliais, ô Salem, ô ma mère,

Sanctuaire de Jéhova !

Ô Babel, lève tes paupières,

Vois l’exterminateur foudroyer tes remparts,

Et tes petits enfants broyés contre les pierres

Comme le faon du léopard !

 

Selon Ph. de Robert : « il y trouve une grille de lecture personnelle de la réalité, permettant de déchiffrer les énigmes de l’histoire aussi bien que les mystères de l’univers, mais aussi un mode d’expression capable d’en communiquer le sens à ses contemporains et de faire de toute histoire humaine un fragment d’histoire sainte » (o.c., p.193). C’est là, me semble-t-il, la clé de son œuvre, mais aussi la raison pour laquelle il resta incompris de ceux qui ne partageaient pas son souffle épique. 

 

Le 1er novembre 1825 il entra à la faculté de théologie de Montauban. Il y resta 5 ans et 5 mois, et soutint sa thèse de théologie le 21 février 1831. C’est  à Montauban qu’il vécut la Révolution de 1830 qui «me remplit du plus ardent enthousiasme ».

«Je revins dans l’Ariège. J’embrassai mes parents. Je dis adieu à nos montagnes et j’allai chercher fortune à Paris…Qu’allais je faire à Paris ? Fouiller les chroniques et me mêler aux poètes. Mes livres : ce ne sont pas des livres,  mais des actions. Ce sont des batailles et des martyres. Je me suis rué au milieu des épées et des échafauds. Je suis tour à tour albigeois, calviniste, girondin. J’ai en horreur les buveurs de sang, qu’ils s’appellent Marat, Baville et Montfort, et si nous en sommes rouges, c’est du nôtre »: il désigne ainsi ceux dont, sa vie durant, il a pris le parti !

Car, en histoire, il veut partir à la recherche de ses aïeux, par le sang et par la foi. Il revendique sa descendance d’Albigeois : un Peyrota, diacre au château de Dun près de Pamiers, aumônier de la comtesse de Foix, et précepteur de Roger-Bernard. Et Ramond de Peyrela  (c’est à dire Péreille) est un des défenseurs de Montségur. A la vérité, rien ne prouve que les patronymes qu’il retrouve dans les procès d’Inquisition soient à l’origine du sien. Il affirme : « les Peyrat formaient, comme un clan d’Ecosse, une tribu mêlée de familles chevaleresques et plébéiennes , et c’est d’une de ces dernières que je pense être descendu ». Mais il semble avoir subi l’influence de son oncle Auguste, « le savant de la maison déclarait que nous étions des proscrits, des déshérités…il citait des noms, désignait des lieux ; noms et lieux étaient apocryphes ». Ces rêveries ont cependant imprégné l’imaginaire de l’enfant, et persisté dans l’adulte, malgré leur absence des textes. Il résout sans hésiter  – et d’ailleurs sans la voir- la question qui laisse perplexe, et divise, les historiens : les cathares sont-ils  les ancêtres des huguenots ? Pour lui, il s’agit, non de doctrine, car en 1855 il voit en Vigilance l’aïeul des Réformateurs,  mais d’une filiation de persécutés : le souvenir de la Révocation et des galères était très vif au Mas,  où il s’y perpétue, il assimile donc les condamnés de l’Inquisition à ceux du Roi, du « Bourbon », qu’il déteste !

Jugeant (à juste titre !) que cette histoire albigeoise est embrouillée et obscure, il commence par ses ancêtres par la foi : il rédige une Histoire des Pasteurs du Désert. En août 1837 il entreprend un voyage dans les Cévennes lozériennes, et son livre parait en  2 volumes en 1842. Dans la droite ligne des traditions orales entendues aux Bordes, il va en Lozère respirer le même climat.

Mais, ô Sinaï des Cévennes

Ta cime épanche encore de plus fécondes veines ;

L’une un fleuve de foi dont la source est au ciel,

Jourdain mystérieux dont les tribus bibliques

Habitent les bords symboliques

Où s’abreuvent sans fin les bercails d’Israël

 Mais il se trouve en porte à faux envers  certains protestants, du moins ceux qui appartiennent  au Réveil, qui, à son avis «  pétrifie les cœurs ». Car, étudiant l’histoire huguenote dans une perspective rationnelle, ce courant  se trouve donc gêné par « les moments enthousiastes et fanatiques de la résistance huguenote », comme l ‘écrit M.Jas, estimant que  le livre  de Peyrat  aurait dû s’appeler « Histoire des camisards et prophètes du Désert ». Il est déçu, et il déçoit. Mais dans son camp.

En 1850 Henri Martin, dans son Histoire de France, juge : « il n’a pas seulement restauré les épitaphes de ses héros, il les a fait sortir vivants de leur sépulcre ». Et Michelet : « son livre a un mérite unique, que les contemporains n’ont point, c’est qu’il donne le sol, le paysage, la nature, où le combat se passe. Il vit du souffle même et du génie de la contrée ». Mais l’éloge le meilleur, et le plus mérité, est sans aucun doute celui de notre contemporain Ph. Joutard, qui, cévenol, a entrepris dans sa thèse de confronter les archives à sa propre tradition, et constaté qu’elles concordaient. Il a donc rendu hommage à son prédécesseur : « il n’a sans doute pas inventé  les Camisards, car les cévenols, mais aussi les protestants méridionaux,  n’ont jamais oublié ce qu’ils leur devaient, et ils l’ont dit à travers une tradition orale vivante qui se moquait d’une historiographie réformée très majoritairement négative. Mais, issu de cette mémoire orale et accédant par ses études au monde réformé savant, il a rallié la mémoire savante à la mémoire régionale et « populaire » sous la double influence du romantisme et de la fidélité à ses origines ». On s’efface devant la pertinence et la profondeur de ce jugement, qui a apprécié l’originalité de l’Ariégeois, lisant les textes à travers sa personnalité propre, et reconnu en lui un précurseur. Ph. Joutard associe le vieux pasteur à la forme la plus nouvelle de l’histoire, l’histoire soucieuse des mentalités et des hommes. Lui-même définissait ainsi son écriture de l’histoire : « les empailleurs de rois, les embaumeurs de pharaons, détestent cette manière d’écrire l’histoire, vivante, saignante, hurlante ».

Hélas c’est eux qu’il va affronter lors de la parution en 1876 de son Histoire des Albigeois. Il a travaillé trente ans à cette résurrection,  rédigée à partir de documents encore inédits, c’est à dire le registre d’enquêtes en Lauraguais,  ms 609 de la Bibliothèque municipale de Toulouse, dont il a consulté, et même annoté de sa grosse écriture, la transcription partielle, le ms 169, et, à la B.N la collection Doat, copie ordonnée au XVIIéme s. par l’intendant Doat, de documents principalement médiévaux, en particulier les procès-verbaux de l’Inquisition. Le t. XXIV, surtout, contient les dépositions des prisonniers après la chute de Montségur : «  je cherchais le tombeau de mes ancêtres. Je l’ai trouvé en découvrant Mont-Ségur et le monde albigeois. J’errais pendant trente ans dans cette nuit. Je naviguais en tâtonnant dans cette mer de pleurs et de sang ».

Ici, une incidente paraît d’autant plus nécessaire qu’elle est émouvante : son père veuf et brouillé avec sa belle-famille vivait dans sa propriété de Larmissa, sur une hauteur boisée dépendant de la commune d’Artigat, d’où le regard porte au loin, découvrant d’un côté le pic de Nore, de l’autre le St-Barthélemy et un pic, dont le triangle se profile clairement sur le relief bleuté des montagnes, et qui se nomme …Montségur. Napoléon enfant a donc vu le pog, sans peut-être savoir son nom, mais n’a pas pu ne pas être intrigué par sa forme. Sa première expédition, relatée dans une brochure de sa femme Eugénie, date de 1867. Et c’était en ce temps toute une aventure que de parvenir jusqu’au village, sans route, en carriole par de mauvais chemins de montagne, et d’affronter, à l’inverse de la mémoire cévenole,  l’indifférence des habitants, qui se servaient du château comme d’un commode réserve de pierres. Le mérite, éminent, de Napoléon Peyrat a été d’associer le site et son histoire. Révélés par les interrogatoires des vaincus, le siège de Montségur et le bûcher ont été traités par lui comme un martyrologe.

En cela aussi il est original – et méconnu : il a su déchiffrer le langage juridique du Tribunal d’Inquisition, et en retourner les chefs d’accusation  pour retrouver à travers eux la réalité des vaincus. Mais il arrive à contretemps. Fidèle au romantisme de sa jeunesse, il publie ce livre au moment où les historiens, impressionnés par le prestige des scientifiques, en particulier  les théories de Claude Bernard, se piquent d’élever leur  métier au rang de science, d’en donner une méthode, d’élaborer une histoire critique, reposant sur la raison  et se flattant d’objectivité. Comble  d’infortune, à la suite de Renan et de Taine, ce courant de pensée séduit surtout les protestants libéraux. Gabriel Monod veut bâtir « une science positive » et c’est Albert Réville, ancien pasteur, fils et frère de pasteurs, irrité par le lyrisme, qui se charge d’administrer dans la Revue des Deux Mondes une volée de bois vert. A la critique, (fondée !) de «  se laisser aller à la manie de l’étymologie » il associe celle de négliger «  les règles de la science moderne » : aligner des faits, des citations nombreuses, des comparaisons de textes et des preuves, et assène : « ce n’est pas ainsi qu’on  écrit l’histoire ». Le normand  Réville extrapole en identifiant en Peyrat  le méridional, dont la « vanterie perpétuelle » est explicitement étendue à tous les habitants du bassin de la Garonne.

A vrai dire, au sujet des Albigeois –ou cathares – le conflit est récurrent. Il semble que certains historiens aient à cœur de se réfugier dans une attitude hypercritique – par souci de se démarquer de la sympathie envers les « hérétiques », jugée partiale et populaire, par  répugnance  à  mettre en relief  l’horreur ? Dans les années 60 Y. Dossat a fait une découverte d’importance : à partir d’un seul texte,  pour comble un vidimus, il a affirmé qu’il n’y avait pas eu de bûcher à Montségur. Il s’était passé à Bram. E.Delaruelle, en général mieux inspiré, lui a emboîté le pas. Il a été facile de leur opposer des documents, nombreux, portant la précision : le bûcher a eu lieu ibi. Ibi  signifie : là, ici,  et non à quarante kilomètres ! Et de toute façon, c’est le bûcher lui-même qui fait problème !  L’affaire est enterrée, et oubliée. La contestation contemporaine a pris une nouvelle tournure : puisque les documents émanent de l’autorité, on ne peut s’y fier : ils ne reflètent qu’elle même, et les hérétiques (dont le nom de cathares est erroné) sont une création de l’Inquisition. Pourquoi pas ? Les Résistants fredonnaient: On nous appelle les réfractaires, les terroristes, les hors la loi…Les clandestins pourchassés étaient eux aussi des hors la loi. Or, la critique des sources est une des méthodes de l’histoire, dont parfois même il n’est pas besoin, le bon sens suffit. Et si l’Inquisition est une « impasse de l’histoire » vouloir l’étudier semble bizarre, voire masochiste. Certains ont le culte de l’autorité, fût-elle ecclésiastique, et le goût du pouvoir. Les voir se glorifier d’appartenir à l’Université, quand on en est à déplorer ses décombres, est de l’humour noir. Réville, au moins, écrivait une belle langue.  Bof ! Dans vingt ans, ces cuistreries auront rejoint aux oubliettes le bûcher de Bram.

Décrié par les scientistes, le chantre de Montségur a été admiré des siens, écrivains et poètes méridionaux. Ils ont été sa postérité, et sa revanche. Ce sont les Félibres rouges, branche occitane du Félibrige né sous l’impulsion de Mistral. A Toulouse et Montpellier, mais aussi à Foix, groupés autour de L.X. de Ricard, les Félibres républicains, dits  rouges, veulent la Renaissance de l’Occitanie et de sa langue, et  ils l’ont choisi pour aujol, aïeul. Le Félibrige rouge naît en 1876. Dans l’hiver 1876 L.X.. de Ricard rencontre Peyrat  à Paris, où les félibres vont éditer la revue La Cigale, et  à Montpellier il  lance La Lauseta.  Peyrat, sous le pseudonyme de  Lou Pirenean, y publie un poème dédié à Dona Graciorella Milgrana, felibressa de La Lauseta (St-Germain, 9 janvier 1877) c’est à dire à Lydie de Ricard, dont c’est le pseudonyme. Cette unique pièce en oc révèle une inspiration toute différente, gracieuse, courtoise, un poète sensible et délicat.

Napoléon Peyrat, comme tous ceux de son temps, était bilingue, et il l’écrit dans ses Mémoires : « la langue romane était mon idiome habituel, je n’ai pas oublié cette douce langue natale et maternelle, proscrite par Rome comme hérétique avec les albigeois, les héros, les martyrs ». Mieux, il relate que le petit groupe ariégeois de Châtillon sur Seine auprès de Rossellotti  l’employait couramment : «Notre corps était au bord de la Loire, mais notre âme était aux montagnes natales. Nous nous consolions en parlant notre belle langue romane, la langue martyre ». Pourquoi martyre ? Parce que Rome l’a proscrite ! Et donc elle est « un idiome », et il compose en français, la langue du culte et de Clément Marot,  n’imaginant pas en 1830 qu’il puisse en être autrement. A la fin du XIXéme s. encore, la grande majorité du peuple était analphabète et donc ne parlait que patois. Le pasteur Emilien Vieu, au Mas d’Azil, prêchait en patois. Dans un cantique de Noël les anges parlent en français aux bergers, qui répondent en patois. C’est Mistral qui vers 1870 veut redonner au provençal sa fierté, et publie en 1875 Lis isclo d’or. Mais ce mouvement a pris naissance grâce aux romanistes, qui ont mis au jour et publié les œuvres des troubadours. Raynouard et Fauriel  ont permis aux Méridionaux  de les connaître et donc de prendre conscience que leur langue avait été littéraire, et pouvait renaître à la littérature. Il ne s’agit plus de patois, mais de langue romane. Le montalbanais Mary-Lafon révéla les romans médiévaux, Jaufre, Flamenca, et l’épopée de La Canso de la Crosada.  Nous y voilà. C’est le thème de la Croisade qui va donner leur inspiration aux poètes languedociens. Les Occitans sont reconnaissants aux Provençaux d’avoir réveillé leur langue, et respectent Mistral, mais ils ont un tout autre esprit, républicain et souvent protestant, en tout cas anticlérical.  Et ils leur reprochent de rêver à l’Avignon des Papes. A. Fourès, sur une épée trouvée à Fanjeaux par un laboureur, compose une ode dédicacée à N.Peyrat, qui le remercie d’avoir composé « un sirventès de Figueiras et de Bertrand de Born, et  termine sa lettre : « Abalisco Mountfort, lou Tuadour ! Abalisco Doumenge, lou Crémadour ! Mes à bous autris, laousetos et palombels del Miejoun renascut, Gracios et Amistanço » (A bas Montfort, le tueur ! A bas Dominique, le brûleur ! Mais à vous, alouettes et palombes du Midi renaissant, grâces et amitié). Fourès inaugure « la littérature de Montségur », et termine un sonnet A n’Napol le piranean qu’il compare à Roland : soufflant du cor pour réveiller l’histoire :

Quan emplena d’alen la trompo lugrejanta

Aquo’s tu, grand aujol, mestre a l’ama giganta

Guillaume de Turdela et Guilhabert de Castras !

E mai bèl que Rotland, a ta boca l’enclastras

E l’tieu buf eroic i ronfla bèlamant

(Quel est celui qui emplit de souffle la trompe scintillante ? / C’est toi, grand aïeul, maître à l’âme gigantesque /C’est toi en qui font leur superbe renaissance / Guillaume de Tudèle et Guilhabert de Castres / Et, plus beau que Roland, à ta bouche tu l’enchâsses / et ton haleine héroïque y ronfle bellement)

Ils rivalisent de lyrisme pour « la défense de la patrie romane », glorifient la toulousaine dont la pierre lancée des remparts tua Simon de Montfort  (une plaque indique l’endroit) et inlassablement célèbrent Montségur.

L.X. de Ricard, dans sa présentation posthume des Mémoires,  répondant à Réville, constate : «l’érudition n’est pas tout, et si l’art de cataloguer les faits est précieux, l’art qui les fait revivre est autrement précieux, parce qu’il est autrement rare »,  et caractérise l’inspiration des Félibres rouges : «Napoléon Peyrat rêvait, comme nous, toute la Renaissance du Midi, je dis toute,  c’est à dire la Renaissance dialectale et littéraire, autant que la Renaissance politique. Venu avant la Révolution qui, selon lui, a réconcilié dans le droit nouveau la France du Midi et la France du Nord, il eut été séparatiste. «  Le Languedoc, a-t-il écrit, a  été la Pologne des Capétiens ».

La Pologne démembrée et meurtrie, cette comparaison est parlante. Et donc les félibres revendiquent leur passé, qui les  affermit dans leur  identité, et prennent Montségur pour symbole à la fois de leur tombeau et de leur berceau. Montségur devient le mythe fondateur de la patrie romane ressuscitée. Napoléon Peyrat  renchérit : c’est la sortie d’Egypte, le réveil de la fille de Jaïre, qui sort de son sépulcre en chantant. «Renaître, c’est revivre, revivre avec ses traits, son cœur, son génie : la langue n’est que le reflet de l’âme ». Car toute son œuvre découle d’une philosophie de l’histoire. La guerre des Albigeois  est une guerre juste, menée par les combattants de la Liberté. Peyrat proclame : « je suis un vieux coq de la Liberté », et il voit dans les guerres anciennes les antécédents de la lutte pour la liberté, qui est toujours actuelle. Lorsque, patriote, après 1870, il cherche les causes de la défaite, il place dans la bouche de Dieu des reproches à son peuple :

« C’est vous qui m’avez dit insolemment adieu

Niez tout, souillez tout blasphémez tout, et Dieu,

Et le Christ, et la Bible, et l’âme…

Et il le blâme en particulier, par allusion à la guerre de Sécession,

Toi, peuple au cœur républicain

d’être allé au sol américain  où la grande république s’arrachait du cœur le noir cancer de l’esclavage »

 

Enfin sept disciples de Peyrat, le 26 avril 1896, fondent à Foix l’Escolo de Mount-Ségur : autour de Prosper  Estieu, Président d’honneur, Arthur Caussou, de Lavelanet, Auguste Teulié, de Rabat,  Jean Gadrat, Joseph Aybram, de Tarascon, François Rigal, montalbanais fuxéen d’adoption, Paul Dunac, « Pol de Mounègre ».

La revue, qui se veut revue littéraire,  précise : « nous nous sommes abreuvés à la source amère et fortifiante de l’histoire si mal connue et tellement falsifiée de la terre d’oc ». Chaque numéro fait référence à l’Aujol,  « noble semeur des idées écloses en nos âmes ».

 

Mais c’est dans l’Almanac  Patouès de l’Ariéjo de 1913 que l’on me permettra de déceler la trace, assez  fantasque, de l’influence de Peyrat. A. Caussou y publia en effet un texte, intitulé Lampagie, souvenirs du pays de Foix :

« Lampagie, fille d’Eudes, duc d’Aquitaine, fut mariée, toute jeune, à Munuza, un des chefs rebelles des Maures de l’Ebre  Munuza, guerrier courageux et hardi, se souvenant des malheurs que les Arabes ou Sarrasins avaient fait subir aux Maures, ses compatriotes, et des misères que s’acharnaient à leur faire les gouverneurs, avait pris la résolution, par un sentiment plus enraciné chez un Chrétien que  chez un Mahométan, de les délivrer de la tyrannie qui les écrasait, et de les rétablir dans leur ancienne liberté ». L’anecdote est historique, et pour faire érudit, et légitimer son affabulation, A. Caussou cite en bas de page la Marca Hispanica et dom Vaissette (sans autre précision, et pour cause !). Munuza était en effet un chef maure (ou kabyle)  qui commandait en Cerdagne où il  s’était rendu autonome. Le duc d’Aquitaine pensait pouvoir faire alliance avec lui, et lui donna sa fille Lampagie,  ce qui inspira à N.Peyrat une ode en VII chants : Lampagie, légende ibéro-mauresque.  Lampagie était « du sang cantabre et grec l’agreste et fier mélange ». Bien entendu, l’histoire est transposée «  jusqu’à Ramos d’Arise, au pied même des monts ».

Dans la réalité, la rébellion de Munuza  appelait une riposte. Il fut vaincu en 732 à Llivia, où sur la place une mosaïque commémore l’événement. Et la malheureuse Lampagie fut envoyée dans un harem. Mais cette fin ne convenait ni à Peyrat ni à Caussou. Celui-ci la poste en haut des remparts de Julia Livia, d’où elle suivit la bataille et vit la défaite et la mort de Munuza. La nuit venue, suivie de sa sœur de lait Mirza, elle alla au milieu des morts et des mourants reconnaître celui de son mari, et trouva le cadavre affreusement mutilé. Avec l’aide de Mirza  elle traîna le corps décapité hors du champ de bataille et l’ensevelit sous un tertre de pierre. Mais ensuite elle se faufila jusqu’au camp des Arabes, qui dormaient, et s’empara de la tête coupée. Pendant trois jours et trois nuits elles ont marché avec leur fardeau, vers Montségur où étaient retranchés les soldats du duc d’Aquitaine. Le troisième jour, pour éviter la cavalerie d‘Abderraman lancée à leur poursuite elles se cachent dans la grotte de Fontestorbe. Enfin, le  quatrième jour, elles arrivèrent  à Montségur. Et c’est ici que Caussou rejoint Peyrat : « elle dépose l’urne en un crypte sombre/ Dors, dit-elle, attends moi, car mon âme, ô chère ombre / revient ».  Une crypte sombre : ce ne peut être qu’un souterrain sous Montségur ! Elle l’y dépose, et   « la tête de Munuza gisant est encore dans la roche sous le donjon ». Et là, « quelques jours plus tard, de chagrin,  Lampagie  rendit à Dieu le dernier soupir » (et donc a tenu envers la tête sa promesse de retour). Péroraison : « honneur, enfants, à Lampagie! Honneur à l’héroïque fille du pays de Foix ! ».

Cette très libre interprétation montre le disciple imitant le maître, comme lui situant l’histoire dans son propre pays, et surtout la focalisation sur Montségur. A. Caussou a utilisé le procédé cher aux conteurs, ancrant leur récit dans un lieu connu de l’auditoire. Mais Montségur transformé en mythe a surgi spontanément dans son esprit. L’anecdote s’était passée en Cerdagne, mais puisqu’il était question de liberté, elle devait fatalement se terminer sous et dans la citadelle. En 1913 N.Peyrat était mort, pour les félibres la métamorphose était accomplie.

Comme tout le félibrige, les félibres rouges se sont épuisés en disputes autour de la graphie, mistralienne ou non. Ils ont toujours été minoritaires, la guerre de 1914 leur porte un coup fatal. Le symbole de Montségur s’affadit. On y montait en pèlerinage, aujourd’hui on acquitte un droit d’entrée. 

N. Peyrat meurt en 1881. Il est inhumé à St Germain-en Laye, et cet exil est sa dernière souffrance :

Mes deux filles échevelées

Ne ramèneront pas, d’ombre et de deuil voilées

Dans la grotte d’Azil mes os mélodieux…

Je dormirai sous la feuillée

De ma forêt brumeuse aux bises effeuillées

Le Christ, ma foi, mon cœur, m’imposent cet exil

Mais l’Arise étonnée et plaintive en son antre

Murmurera : pourquoi mon chantre

Ne repose-t-il pas près des héros d’Azil ?

Il a  lui-même défini sa source d’inspiration : c’est le poète de l’exil. Et cet exil est moins l’exil de sa terre natale, que l’exil de son enfance, du grand châtaignier de Larmissa sous lequel dort son père, de Rébaillou et de sa vie agreste et ses chevauchées sur le cheval Morico,  des contes de ses tantes et des récits de guerre de ses oncles, la patrie perdue dont il a toute sa vie gardé la nostalgie, et qu’il a voulu rechercher dans l’histoire. En fait, c’est le reproche, incompris de Réville, qu’on peut lui faire : son terroir,  les Bordes, baptisé Ramos, est au cœur de tous ses écrits. Si l’histoire huguenote coïncidait avec la mémoire orale de sa famille,  il a adopté les Albigeois pour ancêtres. Leur sépulcre oublié ne pouvait surgir que des textes. Et, dans ses outrances, c’est son mérite : il l’a ressuscité, et nous a rendu Montségur.                                                                              

 © Annie Cazenave

 

 

 

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